COSI FANNO DELL OPERA

[ Vu & Entendu par Sara Notarnicola ]

Tous les ans, l'HEMU et la HEM – Genève produisent un opéra en double casting d’étudiant·es dans des conditions professionnelles. Challenge relevé avec Cosí Fan Tutte de Mozart, en septembre 2021, à l’Opéra de Lausanne et à celui de Fribourg.

Pas de mise en scène transposée dans un environnement actuel, pas non plus de respect compassé en costumes et décors d’époque. La patte du metteur en scène Julien Chavaz, directeur artistique du Nouvel Opéra de Fribourg, gomme le temps pour servir l’œuvre.

L’argument du livret de Da Ponte est vaudevillesque, le seul fait que cet opéra soit censé se dérouler sur une journée est absurde. Le metteur en scène utilise cette absurdité pour en faire un atout, Beckett rend visite à Mozart. Les costumes et les maquillages sont blancs comme des pages sur lesquelles conter une histoire. Ils ne se colorent que lorsque les personnages se griment pour s’abuser les uns et les autres. Le jeu des panneaux sur scène, comme une référence à ceux des décors du XVIIIe siècle, joue la carte de la géométrie et de la perspective, sobrement, pour mieux souligner le ballet des corps.

Le burlesque de situations est mené tambour battant par une distribution conduite intelligemment. On rit énormément et sans retenue, avec une liberté inhabituelle dans une salle d’opéra, et on ne s’ennuie pas une minute. Le casting de la première lausannoise est étonnant de professionnalisme. A la sortie, les artistes qui se mêlent au public, sont, tout comme lui, enchantés. Certains ont les yeux qui brillent, encore émus de cette belle expérience de troupe, amis et soudés.


Une volonté d’unité

On comprend d’autant mieux la fierté du chef, Jean-François Rivest, rencontré en coulisses. Pour lui :« le chef n’est pas celui qui dirige la musique, c’est celui qui fait que les humains collaborent les uns avec les autres ». Il a commencé son travail avec l’orchestre en distribuant des archets classiques à tout le monde, premier geste pour :« unifier la pensée des uns et des autres, les mettre sur la même longueur d’ondes. A chaque seconde, il s’agit de mettre en commun les différentes façons de faire, de respirer, de jouer, de vibrer, dans la justesse, le rythme, dans tout ». Au fur et à mesure des doubles répétitions et doubles générales, il a vu une très belle unité s’installer chez les musicien·nes.

Leur travail n’est pas simplifié par cette double distribution. Certains détails de la mise en scène diffèrent, les rythmes ne sont pas les mêmes selon ce qui s’est créé dans chaque troupe. Il est déjà particulier de diriger un opéra, les chanteur·euses ne pouvant pas toujours entendre correctement l’orchestre, il faut les aider, aller les chercher. Avec une distribution et une formation d’étudiant·es, le travail est encore plus ardu et stimulant.

Là encore il faut s’adapter tout en respectant le style de l’œuvre. Pour le communiquer, pas de discours théorique chez ce Chef : « je chante beaucoup, je montre, je fais des gestes, jusqu’à ce que j’obtienne ce que je veux ». Là, il sait que c’est gagné, que l’oreille de chaque musicien·ne a retenu le chemin plus sûrement que le cerveau ne l’aurait fait avec une analyse note par note. L’expérience est organique, physique et engagée. Il précise : « le style c’est comme un accent dans une langue. Quand on a compris comment il roule, comment il fonctionne, on sait l’utiliser dans de nouveaux mots ».

Nul doute que cette volonté de fédérer les talents avec exigence et patience a largement contribué au résultat bluffant que nous avons pu voir et entendre.
 

Le casting de la première

On commencera par saluer bien sûr Judith Ankoué, une Fiordiligi à la voix professionnelle, ronde, chaleureuse qui réussit impeccablement le challenge vocal insensé de sa partition réputée pour sa difficulté. On la sent très engagée. On remarquera ensuite le baryton Aslam Safla, seul Bachelor du groupe, qui s’en sort magnifiquement, tant vocalement que scéniquement dans un premier grand rôle, celui d’un Guglielmo tout à la fois touchant et comique. La promesse de sa voix le destine à un bel avenir, c’est certain et pas seulement chez Mozart. Il a la puissance et la projection nécessaires à des grands rôles lyriques romantiques. Son duo avec le ténor Jean Miannay dans le rôle de Ferrando est inénarrable de drôlerie. Ce dernier, au timbre si reconnaissable, aux piani remarquables et au mediums brillants, donne à son rôle une touche presque enfantine émouvante. Face à eux, Ludmila Schwartzwalder offre à sa Dorabella une profondeur rare. Elle ne vit plus dans l’ombre de sa sœur, c’est une femme libre, audacieuse et décidée. Sa voix ample et sombre de mezzo sert cet aspect déterminé en frisant l’alto tout du long. Félix Le Gloahec est un Don Alfonso qui a beaucoup de présence et de pouvoir comique, c’est le petit diable sur l’épaule, le ressort dramatique essentiel. On aimerait le voir et l’entendre encore plus. Enfin on n’oubliera surtout pas Aurélie Brémond dans le rôle de Despina. Quelle révélation ! Tout y est : la voix magnifique aux aigus extraordinaires, l’agilité et la puissance, la présence, le pouvoir comique. Elle est vive et coquine, parfaitement à l’aise, prête sur tous les plans à conquérir la scène.

Compte rendu de Sara Notarnicola, soprane étudiante en Master auprès de Jeanne-Michèle Charbonnet.

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