«LA NUIT DU CONCERTO»: L'EXAMEN EN JEU

En transformant les examens des pianistes en première année de Master de Concert en événement public et festif, l'HEMU fait le pari de mettre un peu de «jeu» dans des épreuves souvent synonymes de tension. 

 

Et si l'examen n'était pas ce moment terrible, où la vie semble suspendue à un fil, son esprit soudainement vide et son corps en passe de se liquéfier? Et s'il devenait lui aussi terrain de jeu ? C'est le pari qu'a fait l'HEMU en transformant le traditionnel examen de fin de première année de Master de Concert des pianistes en «Nuit du Concerto»: un événement public avec orchestre et médiation, dont les règles restent les mêmes – la présence d'un jury et le poids de la sentence –, mais où la dimension ludique – le défi du dialogue, le plaisir du partage – est nettement renforcée par rapport à l'épreuve «traditionnelle» avec accompagnement de piano.

La première édition a eu lieu juste avant Noël. Elle s'articulait en deux temps: une première représentation pour les enfants, mercredi 18 décembre 2019 dans le cadre de la série «Musique entre les lignes», et une soirée tout public le lendemain, les deux agrémentées de propos introductifs préparés par les étudiants en médiation musicale de Thierry Weber. Six pianistes étaient en lice, avec sur les pupitres six extraits différents de concertos de Mozart. À leurs côtés: leurs collègues de l'Orchestre de l'HEMU et des apprentis chefs d'orchestre.

Apprendre à «bouger avec l'orchestre»
Initiateur du projet, Nicolas Farine, directeur du site de Lausanne, nous décline les enjeux de cette «Nuit du Concerto». «L'intérêt premier, pour les pianistes, est de se confronter à l'orchestre – un effectif de type Mannheim, avec une trentaine de cordes et de vents. Jouer un concert de Mozart dans une telle configuration ajoute beaucoup par rapport à la formule habituelle avec piano, où l'accompagnateur vous suit pour ainsi dire à la trace. Cela implique de bouger avec l'orchestre, de s'adapter à ses mouvements, de doser son timbre, son chant, de définir le meilleur son à adopter par exemple lorsque l'orchestre a des tenues, bref d'installer une connivence avec les instrumentistes. Celle-ci est particulièrement essentielle dans le répertoire classique, qui privilégie le concerto-dialogue, par opposition à l'époque romantique qui verra l'avènement du concerto-symphonie, fondé sur la rivalité entre le soliste et l'orchestre. Bien sûr, pour que ce mode d'examen ait une réelle valeur ajoutée, le dialogue doit se faire avec les bons intervenants.»

«Une forme assumée de rationalisation»
C'est là qu'entre en jeu le second objectif du projet: celui de faire converger les intérêts des pianistes en Master de Concert avec ceux des autres partenaires. «Cette ‹Nuit du Concerto› est l'occasion pour tous de faire valider un projet: les pianistes qui passent leur examen, les étudiants chefs d'orchestre, les membres de l'orchestre, ainsi que les ‹médiateurs› musicaux. Il y a là une forme assumée de rationalisation. Mais ce projet offre également l'opportunité de renforcer la présence – essentielle à mes yeux – du répertoire classique dans le cursus, et de mieux intégrer dans la cohorte estudiantine des musiciens qui, comme les pianistes et les chefs, ont plutôt tendance à demeurer entre eux. C'est un défi de taille, et ce ne serait évidemment pas envisageable avec tous les examens, raison pour laquelle nous avons souhaité donner à cette ‹Nuit› un caractère festif, avec une collation offerte au public, à la manière d'un concert de Noël.»

«Comme un véritable engagement professionnel»
Nicolas Farine a bien conscience de la hauteur du défi non seulement pour les pianistes ainsi examinés, mais également pour les chefs d'orchestre en herbe, dont la qualité de la prestation au pupitre joue un rôle non négligeable dans la réussite de l'exercice. C'est pourquoi il a été décidé que leur professeur se tiendrait toujours à proximité au cas où il deviendrait nécessaire de réagir. Ce dernier salue cette excellente opportunité. «Accompagner leurs camarades lors de leur examen les incitent à donner le meilleur d'eux-mêmes, explique-t-il. Le travail sur un concerto est, de surcroît, très formateur. Il s'articule en deux phases. La première consiste à imposer son style à l'orchestre et requiert dès lors beaucoup de présence. Ensuite, avec l'arrivée du soliste, il faut au contraire être capable de se retirer et de donner l'impression que l'orchestre avance pour ainsi dire sans chef. C'est une expérience qu'il est impossible de reproduire théoriquement et que les étudiants doivent affronter comme un véritable engagement professionnel – dont il a d'ailleurs toutes les composantes.»

Aurélien Azan Zielinski approuve également l'initiative d'ajouter à cette «Nuit» une dimension de médiation. «Le fait de devoir travailler en binôme avec un autre étudiant casse tout d'abord la relative solitude du chef d'orchestre. Ensuite, sur un plan plus général, je trouve ce contact préliminaire avec le public très important. Je l'ai personnellement toujours pratiqué. Il ne s'agit pas de donner un cours d'histoire de la musique, simplement de faire entendre le son de sa voix, à l'image des musiciens jazz et pop qui n'auraient pas idée de commencer un concert sans dire bonsoir.»

 

Extrait du dossier « JEU » tiré du magazine NUANCES 58 

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