MASTERCLASS AVEC EMMANUEL PAHUD : « INTERPRÉTER, C'EST SIGNIFIER »

Du 21 au 23 juin 2021, le flûtiste à la renommée mondiale, Emmanuel Pahud, est venu donner une masterclass aux étudiant.es de l'HEMU.

Soliste international, flûtiste solo à l'Orchestre Philharmonique de Berlin, lauréat des concours les plus prestigieux, le franco-suisse à l'immense carrière a encore une fois ébloui son audience par sa classe, sa science musicale et son humilité. Ses précieux conseils et sa vision éclairée du monde musical ont rendu ces trois journées particulièrement intenses et inspirantes : un grand moment musical et humain. 

Alexandre Tkaboca, étudiant en Master auprès de José-Daniel Castellon, s’est entretenu avec Emmanuel Pahud.

Si vous évoquez votre parcours: quelles sont vos racines? Quels ont été les moments marquants et formateurs ?
Personne n'était musicien dans ma famille. C'est par le fruit du hasard, en entendant mon voisin travailler le concerto de Mozart que j'ai eu mon premier contact avec la flûte traversière: j'ai tout de suite accroché! Je me souviens qu'enfant j'aimais en reproduire la mélodie en sifflotant, comme le faisaient mes amis pour des musiques de films par exemple. Faire de la musique a été comme un acte de liberté par rapport à mon environnement familial, car c'est devenu mon domaine propre. Plus tard, ce même voisin, Philippe Binet, et ensuite son père François, sont devenus mes premiers professeurs. François avait étudié à Paris, en même temps que Peter-Lukas Graf, Aurèle Nicolet, Christian Lardé, Raymond Guiot ou encore William Benett.

Ce fut donc une entrée directe dans le monde de la flûte française, et également une connexion avec le monde germanique et l'Orchestre Philharmonique de Berlin, où Aurèle Nicolet y occupait le poste de flûte solo après-guerre, et j'ai pu plus tard bénéficier des précieux conseils. J'ai ensuite étudié à Bruxelles, auprès d'excellents professeurs. Je leur voue une grande reconnaissance, car ils ont su m'aider à la fois à cultiver ce qui est en moi, et à construire des fondements techniques et musicaux très solides.

Quels sont les ingrédients qui ont rendus votre carrière si riche, et ont permis à votre grande notoriété de se développer ?
C'est vous qui le dites! Je suis très content d'être bien reçu et respecté ici, c'est agréable car cela me donne le sentiment d'avoir quelque chose à partager. Je pense que si l’on montre aux musiciens avec lesquels on joue que l'on a confiance en eux, on crée un sentiment de communion ou de communauté, je le ressens partout où je vais.

Cela fait également bientôt 30 ans que je travaille au sein de l’Orchestre Philharmonique de Berlin : c’est une chance extraordinaire, pas seulement une carte de visite ! L'environnement musical y est très important, je dirais même essentiel. De plus, tout ce que nous faisons à la Philharmonie est retransmis sur internet, ce qui joue beaucoup en faveur de la diffusion de notre travail d’orchestre, de chambriste ou de soliste. C'est un atout qui me permet d'avoir un ancrage important dans la profession.

J'ai également eu la chance d'avoir des cours avec des personnes très intéressantes quand j'étais jeune : j’ai appris de chacun d’eux ! Je n'ai en tous cas jamais fait ce métier pour devenir célèbre… Même s'il m’arrive parfois d’être reconnu dans la rue, au magasin ou à l’aéroport, ce qui est très sympathique, cette popularité n'a rien à voir avec celle des personnalités politiques ou du show-business par exemple.

Quels sont les moteurs personnels qui vous permettent de tenir ce rythme intense sur la durée, tout en gardant cette flamme ?
Il faut réussir à doser son activité : quand on a la motivation, tout devient un jeu, un bonheur. Si on se lève en se disant qu'on n'a pas envie d'aller travailler, il faut trouver des solutions car ce sont des symptômes typiques de surmenage ou de dépression, qui peuvent toucher tout le monde. C'est pour moi un bonheur de monter sur scène, de jouer de la musique formidable et de recevoir les applaudissements du public. Nous avons la chance de tutoyer les grands compositeurs à travers leur musique, ce qui nous élève et nous permet de garder cette flamme, de rester éveillés. C'est cela que recherchent les gens qui viennent aux concerts. Garder la flamme est essentiel pour nous, c'est la condition pour pouvoir ensuite la partager avec notre public et nos collègues.

La pandémie a bouleversé le monde de la musique et le monde en général. A titre personnel, comment avez-vous vécu cette période ?
Curieusement, j'avais de toute façon prévu une année sabbatique pour 2020, l'année de mes 50 ans. Je voulais prendre du recul, m’octroyer une petite pause, et me recentrer sur ma famille musicale à la Philharmonie de Berlin notamment, et avais donc anticipé que cette année serait de toute façon différente pour moi ! J'ignorais bien sûr que la pandémie impacterait le monde de cette façon, avec tous les changements et bouleversements que l'on connaît dans le monde artistique. Certaines personnes se sont retrouvées en situation de grande précarité, et c'est pourquoi nous avons développé des actes de solidarité, notamment avec l'outil du Digital Concert Hall qui permet de retransmettre en streaming des concerts de l'Orchestre Philharmonique de Berlin. Maintenant que l'on recommence petit à petit à ouvrir nos concerts avec du public, on se rend compte que son rôle est beaucoup plus actif qu'on voudrait le penser en théorie. Le fait de venir à un concert aujourd'hui, je crois, est un geste fort! Mon activité a beaucoup changé, et on se rend compte que beaucoup du monde avait besoin de cette décélération. Cela permet aussi de se recentrer les activités de façon plus locale, comme c'est le cas dans des centres culturels comme Berlin, ou le bassin lémanique par exemple.

Quels sont les prochains projets qui vous passionnent dans un futur proche ?
En ce qui me concerne, mes projets futurs n'ont rien à voir avec la pandémie, car mon calendrier est prévu généralement trois ans à l'avance. Au contraire, nous essayons de remettre l'agenda en place, ce qui se révèle être un réel casse-tête pour mes agents: ce sont eux qui ont le plus de travail et le moins de revenus en ce moment. D'où le besoin de solidarité entre les différentes professions musicales qui travaillent ensemble.

Pour moi la pandémie a été l'occasion de créer des projets avec des musiciens de Berlin, comme par exemple le Concerto de Jolivet avec flûte et percussions, ou encore le Concerto d'Ibert et le Divertimento de Busoni, avec l'Orchestre Philarmonique de Berlin et Daniel Baremboim à la baguette. Toujours autour de cet extraordinaire musicien et acteur culturel, nous avons réuni des musiciens pour enregistrer un disque des œuvres pour flûte de Beethoven à la Salle Boulez en juin 2020, puis nous avons dans cet espace fabuleux demandé à des compositeurs de réagir à cette paralysie ambiante, car c'est un environnement qui leur permet de travailler de façon productive. Ils nous ont sortis de notre torpeur et nous avons créé « A Festival of new Music », en juillet 2020, où 13 nouvelles pièces ont été présentées et commentées en livestream. Travailler avec les compositeurs du présent nous rapproche des compositeurs du passé, et cela nous permet de trouver des clefs de la genèse de ces œuvres. Les créateurs - compositeurs, écrivains et poètes - nous ont guidé dans le « silence » ambiant.

Je souhaite bien entendu à tous un retour à la normale. Mais, quelle sera la normale demain ? Si c'est pour retourner dans l'agitation frénétique d’avant, il faudra faire certains choix plutôt. Pour ma part, à 50 ans, on verra également combien de temps encore mes ressources physiques me le permettront !

Parlez-nous de votre routine de vie et de travail. Avez-vous des conseils pour les étudiant.es qui souhaitent devenir professionnel.les ?
La routine n'existe de pas dans le métier : on est toujours en déplacement, on change de chef, on joue avec différentes formations, différents musiciens. Certes, on peut avoir des habitudes pour se garder en forme, comme bien se préparer, prendre le temps de se chauffer avant de jouer ou de répéter. C'est aussi une marque de respect pour les collègues. En général, un conseil pour ceux qui veulent aller sur scène serait de s'y installer le plus longtemps possible à l'avance, afin de ne pas subir un flot d'informations nouvelles qui stressent : connaître le chemin, la température, la lumière sur scène. 

En tournée je ne travaille qu’exceptionnellement dans ma chambre d'hôtel. Je trouve que la sonorité y est très mauvaise, et ça n'a rien à voir avec le travail dans la salle de concert. J'aime donc y aller plusieurs heures avant, autant que possible, pour faire mes gammes, arpèges, intervalles, articulations, etc. Je varie énormément ! J’ai un plan de mise en forme avec une rotation sur une dizaine de jours, avec différentes combinaisons de rythmes, tonalités, dynamiques, tempi, gammes… afin d’éviter la routine et de travailler toujours les mêmes choses, ce qui amènerait à créer des déséquilibres. Il faut avant tout apprendre à identifier et à compenser ses défauts en permanence. Tout cela toutefois pas trop vite, pour garder le « contrôle qualité » et ne pas consolider ses erreurs. 

Le travail individuel, c'est le moment de la plus haute exigence ! Les étudiants s'attendent souvent à ce qu'on leur donne une recette magique, alors que nous sommes tous différents. On peut donner des clefs, des indices, des outils, mais c'est à chacun de faire son travail, son parcours et de trouver les solutions de par son exigence. C'est d'ailleurs le cas pour tous les instruments : il faut construire notre chemin nous-même, et il ne fait que commencer à la fin de nos études. J'ai vu de jeunes musiciens gagner des postes prestigieux très tôt, et s'arrêter d'évoluer par la suite, car il leur manquait la curiosité, la créativité. Ce danger de « mort cérébrale » nous guette tous, il faut nous réinventer en permanence, afin de ne surtout pas tuer la musique dans l'œuf !

« Toute habitude est une mauvaise habitude : tout dogmatisme en musique est dangereux, car cela implique de faire les choses sans réfléchir. Or, si on joue sans réfléchir, ce n'est plus de la musique, ça ne veut rien dire. Ce constat peut paraître dur, mais c'est la réalité. Si on joue par réflexe, cela ne signifie plus rien. Or, interpréter, c'est signifier. »
Emmanuel Pahud

Propos recueillis par Alexandre Tkaboca.

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